Par Thomas Evrard
C’est à leur nombre que les 200 indiens, interpellés le 18 octobre dernier par les autorités bruxelloises, doivent leur liberté. «Ils ont été relâchés avec ordre de quitter le territoire parce qu’aucune place en centre fermé n’était disponible» nous raconte Lenni, l’un des jeunes de l’Union progressiste des juifs de Bruxelles qui, depuis plus deux semaines, accueille une trentaine d’entre eux. « Ils étaient très hésitants lorsqu’on leur a proposé de nous suivre. Ils craignaient que la police puisse leur remettre la main dessus à tout moment. Mais face au froid, à la faim, ils ont bien dû nous faire confiance ; cela faisait sept jours qu’ils vivotaient dans le parc de Forest...» Les locaux accueillants et chauffés de L’UPJB, les repas réguliers ainsi que la petite chaine stéréo ont offert une once de réconfort aux occupants. Toute la difficulté à présent est de surmonter l’angoisse tétanisante de l’échec du périple, lequel a commencé il y a plus d’un an déjà. Pas question de se laisser enfermer ni de rebrousser chemin. Il faut réfléchir, vite. Préparer, comme on peut, sa clandestinité à long terme.
Malheureusement, la situation de ces indiens n’a rien d’exceptionnelle. Bien au contraire, ils sont des millions, à travers l’Europe, à être sans-papiers. Malgré leur traque de plus en plus disciplinée, la clandestinité est en réalité tellement banale aujourd’hui, qu’on peut parler d’« institutionnalisation » de fait de celle-ci. Ce « statut de non-droit » est le résultat de la politique migratoire uniformément menée sur le continent et de la saturation de toutes les structures administratives ayant pour mission de d’expulser les étrangers en séjour irrégulier.
ILS DOIVENT CHOISIR LA PORTE D’ENTREE
Annemie Turtelboom, ministre VLD de l’asile et de l’immigration s’aligne parfaitement sur la politique européenne: « Pour moi, tout le monde doit être bien accueilli dans notre pays, mais ils doivent choisir la porte d'entrée. [… ]Quelqu'un qui entre dans ma maison par la porte arrière, qui s'assied dans mon fauteuil et demande les clés de la porte d'entrée, c'est non.» Malgré l’originalité de la formule, qu’elle semble familière ! : « Générosité et fermeté ». Elle n’a pas manqué d’arracher certains rire à nos jeunes indiens pourtant très peu disposer à l’humour en ce moment. De quel accueil, de quelle porte d’entrée parle la ministre? En Inde, tout le monde sait bien qu’il est interdit de venir s’installer en Europe! Cette image ne correspond à rien. Le président de la ligue des droits de l’homme Benoît Van der Meerschen confirme, sans relâche, ce fait pour la Belgique. Il n’y a jamais eu, dit-il, « …de portes pour l’immigration légale, ou tellement étroites que quasi personne ne parvenait à y passer. La Belgique s’attache à les cadenasser depuis 1974, année de l’arrêt officiel de l’immigration légale. » Ne reste que la fermeté…
Madame Turtelboom s’en défend. Si la fermeture armée des frontières, l’externalisation du contrôle migratoire et le renvoi des illégaux dans leurs pays sont nécessaires, il est une porte, à mettre en valeur selon elle, celle de « l’immigration choisie » : seuls les travailleurs étrangers qui peuvent se prévaloir de qualifications particulières répondant aux besoins économiques de l’Europe doivent être acceptés. Mais comment ne pas voir que les questions posées par le phénomène migratoire n’ont absolument rien à voir avec l’immigration choisie? Lorsqu’on interroge les dirigeants européens sur ce qu’ils comptent faire face à l’afflux d’immigrés, ils répondent, comme le fait madame Turtelboom, en évoquant un autre problème. Un problème qui touche l’immigration mais qui n’est pas celui de l’immigration. Ce problème est double, il s’agit de l’absence de travailleurs disponibles dans certains secteurs de notre économie et du vieillissement de la population.
L’IMPORTANT EST D’ECRIRE UNE JOLIE CARTE D’INVITATION
En s’abaissant au niveau de conceptualisation politique de madame Turtelboom, nous pouvons dire que lorsqu’on demande aux politiques en charge de l’immigration : « que répondez-vous aux étrangers qui viennent frapper à votre porte ? », ils répondent : « l’important est d’écrire une jolie carte d’invitation pour ceux qui ne viennent pas d’eux-mêmes.» Alors que le phénomène migratoire est à l’évidence un problème d’ordre international, un consensus égocentrique s’est, une fois de plus, établi pour détourner le débat sur un obstacle purement interne. Les discussions sont balisées autour des notions de chômage et de pouvoir d’achat quand il s’agirait, en l’espèce, de parler de crises alimentaire, climatique, environnementale et sanitaire. On nous parle de croissance économique, de compétitivité des entreprises et de vieillissement de nos populations; alors que la compréhension et la maîtrise des flux migratoires passeraient inévitablement par un débat sur les déséquilibres économiques internationaux, les pressions démographiques, la dette infinie du tiers-monde et l’image « infériorisante » que renvoient les pays industrialisés à celui-ci. Les déclarations de notre ministre de l’immigration et de ses homologues européens frisent l’absurde : ils présentent la migration choisie comme étant la solution face à l’afflux de clandestins venant du sud, alors que la réquisition de ses élites intellectuelles est bien la dernière chose qui puisse aider leurs pays d’origines.
Il est essentiel pour l’avenir de nos démocraties, déjà si malmenées, que les citoyens européens puissent comprendre les véritables enjeux liés à l’immigration. Un dialogue constructif ne pourra avoir lieu que lorsque nous l’aurons assaini du fantasme de la fermeture des frontières et des autres formes investies par un électoralisme primaire rarement égalé. Il y a urgence. Que restera-t-il de notre humanité si nous attendons d’acquérir, par la force des choses, le sens de la responsabilité qui nous fera reconnaître le problème de l’immigration pour ce qu’il est : le nôtre ?